« Fire and Fury »: le livre qui va emporté Donald Trump ?

Depuis la sortie de «Fire and Fury», Donald Trump a exprimé sa colère et multiplié les tweets étranges qui ont été moqués. Corentin Sellin, professeur et animateur du blog «Il était une fois en Amérique», revient sur le sujet pour Paris Match.

Paris Match. Le livre «Fire and Fury», de Michael Wolff, a provoqué la colère de Donald Trump. Peut-il avoir un impact politique durable et non seulement être pourvoyeur d’informations croustillantes ?

Corentin Sellin. On peut penser que oui, à plus long terme, dans le cadre de l’affaire sur la Russie puisque le livre de Wolff revient notamment sur deux épisodes : le renvoi du directeur du FBI James Comey et la révélation du rendez-vous russe de Donald Trump Jr, en juillet 2017. Ces deux épisodes, tels qu’ils sont racontés par Wolff, fournissent des éléments tangibles d’obstruction à la justice. Le procureur Mueller pourrait être très intéressé d’interroger Donald Trump et ses proches sur les événements, tels que racontés dans le livre.

Sur l’aspect qui peut paraître anecdotique, quant à la personnalité de Trump, ça rejoint une interrogation qui monte, aussi bien dans la population que parmi les observateurs politiques, sur la capacité de Trump à assumer son travail. On a appris, peu de temps après la sortie du livre, sur le site Axios, que Trump avait encore réduit son agenda, n’arriverait plus qu’à 11 heures à la Maison-Blanche et ne travaillerait qu’assez peu, consacrant beaucoup de temps à regarder la télévision et à tweeter, ce qui rejoint exactement le portrait qui en est dressé dans le livre de Wolff. Cela pose une question qui peut aussi avoir des conséquences sur le long terme, y compris chez les républicains, sur sa capacité à exercer la fonction.

Dans le livre, on apprend beaucoup sur le fonctionnement à la Maison-Blanche, mais aussi sur le rôle de Jared Kushner et Ivanka Trump.
Le livre, contrairement à ce qui a été dit, est davantage anti-Kushner que pro-Bannon. Jared Kushner est vraiment présenté comme un homme ayant son propre agenda, avec sa femme Ivanka, un agenda qui est celui de riches New-Yorkais plutôt conservateurs économiquement mais libéraux au niveau des mœurs, et un agenda qu’ils essaient d’imposer à leur père et beau-père en profitant de son absence de conviction profonde. Ce qui ressort du livre, c’est que Jared Kushner a été très présent dans des épisodes clés de la présidence Trump, en particulier le renvoi de James Comey, dont Wolff montre qu’à peu de choses près, Kushner en était le premier instigateur, craignant d’être mis en cause pour ses affaires financières avec la Russie.

Wolff évoque une éventuelle ambition présidentielle d’Ivanka Trump. La question de sa présence, et celle de Jared Kushner, à la Maison-Blanche s’est posée à plusieurs reprises en raison des divergences d’idées, mais peut-elle être dommageable pour un futur politique ?

Ce serait dommageable si Trump échoue, mais il ne faut pas oublier que, s’il est très impopulaire historiquement pour un président en fin de première année de mandat, il reste très populaire avec sa base républicaine et en particulier la base la plus conservatrice. Le problème davantage pour Kushner et Ivanka, c’est qu’ils sont contestés à l’intérieur de la Maison-Blanche parce qu’on leur reproche, à la fois chez les républicains, ceux qui peuvent assister Trump et ceux qui restent nationalistes et identitaires, leur manque de légitimité, qu’ils n’incarnent pas la ligne politique de Trump, qu’ils ne sont pas, sauf sur la politique étrangère, en accord avec la doctrine républicaine. La difficulté, avant même de savoir s’ils seront associés aux réussites ou aux échecs de Trump, c’est de savoir s’ils vont pouvoir rester par rapport à la ligne politique qui est celle de la présidence.

Le livre expose bien ce qui était montré dans de nombreux articles : la Maison-Blanche est partagée entre camps, entre les républicains institutionnels, les nationalistes et le camp familial, vu comme plus progressiste.

Ce fonctionnement en clans résulte de deux choses : il est d’abord traditionnel chez Trump, dans la gestion de ses affaires, comme on l’avait vu durant la campagne. Donald Trump est un homme, comme le montre «Fire and Fury», qui a beaucoup de mal à accorder sa confiance, et il a fait confiance à sa famille, créant une forme de clan de décision à l’intérieur de la Maison-Blanche. Il a pris cette décision, et le livre insiste dessus, très inhabituelle d’associer à des postes de conseillers des membres de sa propre famille, ce qui n’est pas sans poser des questions éthiques.

D’autre part, cela provient également, et le livre est assez cinglant là-dessus, du manque d’idée profonde de Trump. Dans le chapitre sur l’Obamacare, on se rend compte que Trump ne serait pas opposé, comme on l’avait vu durant la campagne, à un système étatique de sécurité sociale, ce qui est évidemment invendable aux républicains. L’absence de conviction établie favorise la concurrence permanente des agendas et des idées des uns et des autres. Sur Obamacare, on avait vu s’opposer des Kushner et Ivanka, plutôt favorables à un maintien d’un système large de couverture d’assurance maladie, face à des républicains qui défendaient un retour à une régulation par le marché.

On voit bien que cette absence de charpente idéologique et de conviction profonde de Trump, dans le livre, amène cette rivalité de clans et cette formation de factions.

La méthode Wolff a beaucoup fait parler avec des problèmes déontologiques et des erreurs factuelles. Est-ce que ça peut entacher le livre ?

De toute évidence, comme depuis le début de la présidence Trump, ne seront convaincus que seuls qui veulent bien l’être. On voit bien, en particulier sur Fox News, qui est dans une étroite relation symbiotique avec le président, le livre est très critiqué et on se doute bien que les électeurs républicains conservateurs de Trump n’accorderont aucune crédibilité au livre. Ils sont profondément hermétiques à toute représentation négative de Trump.

La méthodologie de Wolff a en effet été critiquée mais ce débat s’est un peu estompé –sauf sur les médias conservateurs, justement–, parce que Wolff a pu prouver qu’il avait suivi les règles de l’art, en enregistrant ses sources, que beaucoup de conseillers de Trump comme Kellyanne Conway s’étaient activés pour avoir un entretien. Rien ne garantit que les propos soient véridiques, mais ça garantit que le livre a été fait dans les règles de l’art. Sur la rédaction, on peut trouver qu’il est dans l’interprétation et pas toujours purement factuel.
Le problème, c’est que depuis la sortie de ce livre, Donald Trump a tout fait pour confirmer, point par point, par son comportement, tout ce qui est décrit. C’est Trump qui a validé, a posteriori, le contenu. Quand on voit ses tweets sur le plus gros bouton nucléaire ou le «génie très stable», on se demande s’il est président des Etats-Unis ou attaché de presse. Il confirme à l’identique ce qui est écrit dans le livre.

Ces fameux enregistrements, qui contiennent des informations potentiellement compromettantes, pourraient-ils faire le bonheur de Robert Mueller ?

Le livre lui-même pourra le faire, car ce qui est écrit sur les potentielles obstructions à la justice est très clair. En particulier sur la rédaction, dans Air Force One, d’un communiqué mensonger pour couvrir Donald Trump Jr : de la manière dont c’est décrit, ça caractérise une obstruction à la justice. Mais il faudra que le moment venu, Wolff accepte de fournir les enregistrements ou bien qu’ils fassent l’objet d’une assignation. On est dans l’hypothétique mais c’est une possibilité.

La santé mentale de Trump est désormais en question. Ses tweets, même s’il vante sa «stabilité», ne l’aident pas. Va-t-il un jour arrêter de tweeter ?
C’est virtuellement impossible et c’est d’ailleurs la conclusion du livre, avec la nomination du général Kelly comme «chief of staff» : ce qui est frappant, c’est que ce général des marines très réputé, extrêmement dur, a renoncé, alors que c’était peut-être son projet initial, à contrôler le téléphone portable du président et ses tweets. De fait, même ses avocats n’y arrivent pas et n’arrivent pas à lui rappeler qu’il y a le cinquième amendement qui lui permettrait de ne pas répondre pour ne pas s’incriminer, avec lequel ses tweets ont parfois flirté.

 

Retrouvez l’interview sur www.parismatch.com

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